Bien sûr, j'allais être de la partie, comme tous les ans.
Mais cette année, je devais faire le deuil d'une vie de princesse, confortablement assise dans une voiture que mènerait un élégant palefrenier, tandis que, assise à l'arrière, légèrement en hauteur, vêtue d'une robe à crinoline, j'adresserai quelques saluts à la foule massée devant les portes des haras.
Image réjouissante... Mais cette année... le sort allait en décider autrement.
Pascal, rencontré au camping de Villeu lors de mon Tour de Bretagne 2012, disposait de deux semaines devant lui. Connaissant sa passion pour le cheval, je lui ai soumis l'idée qu'il participe à Mille Sabots... et l'air de rien, il m'a proposé de venir avec les deux chevaux. Rubby et Lina.
Quelle drôle d'idée !
Une convalescence un peu "raide" (pied en l'air !) m'ayant, provisoirement, ôté toute capacité de me hisser (du pied gauche) sur une selle, autant dire que l'invitation relevait davantage du comique que du sérieux.
Car, pour avoir "monté" Lina, et avoir saisi son désir de partir au galop au moindre prétexte (une mouche qui vole trop vite, une intonation de la voix, un rire, etc.), j'ai vite imaginé les contraintes que présenterait le défilé : 250 chevaux aux caractères bien trempés, de longues attentes que supportent difficilement les équidés, la pluie annoncée et la chaussée glissante.Bref autant de raisons de préférer la sagesse...
Mais Pascal, avant de repartir dans sa Picardie natale, voulait vivre cette fête.
Histoire d'ajouter un peu de piment à un menu déjà très "épicé", il a accepté d'apporter son "aide" à l'équipe de bénévoles et a préféré arriver la veille. Et quand deux chevaux habitués au grand air sont, tout à coup, enfermés dans des box pour une durée indéterminée, quand tout à coup ces deux "énergies" sont lâchées...cela plonge le cavalier dans une scène de western où le héros est le cheval et le clown celui qui, face contre terre, compte les os brisés.
Nous en sommes là, dimanche 23 septembre.
Me voici (grâce à l'aide d'une pierre), hissée sur le dos de Lina... et très vite, elle se met à trotter, à vouloir galoper, à me faire sentir cette force qui l'anime...
Commence alors une longue série de "tours", tour de manège, tour des écuries, tours des jardins, pour "calmer" les chevaux... je ne suis pas encore à terre, continuons !
Nous allons continuer, et surtout mesurer les risques que nous encourons une fois dans la mêlée...Nous laissons partir les groupes, les ânes, les poneys... voyons un premier groupe de chevaux des écuries voisines, un deuxième, non, les juments sont encore énervées, puis un troisième, et hop, au quatrième groupe, nous entrons dans la marche, élargissons nos sourires crispés devant un public clairsemé, et franchissons les portes du haras où là, amassé épaule contre épaule, le public observe l'attitude des chevaux et leur robe, et leur cavalier.
Nous avons progressé dans les rues, avons dû nous arrêter, retenir, accompagner l'énergie de nos deux chevaux facilement reconnaissables à leur fougue. J'aime les esprits fougueux pourvu que la violence n'y est pas le monopole...
Et j'ai alors compris Lina... je dois accompagner ses pas, accepter son énergie sans craindre qu'elle ne me jette au sol ; tel n'est pas son désir. Dès que les chevaux s'arrêtent, je dois trouver "une ouverture", un chemin de traverse parce qu'il importe à Lina de continuer d'avancer. Ce n'est pas moi qui vais lui faire une leçon de morale sur l'importance d'avancer... de marcher vers l'avant, vers demain...
Alors je joue son jeu, la retiens, l'empêche de passer devant les autres chevaux... non parce qu'elle manque d'humilité, mais parce qu'elle aime fendre la brise...
Nous progressons sans une pause pour Pascal et moi, sans une seconde de répit, nos mains aux aguets, nos sens à l'écoute... Lina veut trotter et cherche les vides où sa fougue s'exprime. Nous approchons de la fin... je m'en réjouis, mais un nouvel arrêt s'impose. Il s'étire et s'étire et menace de renverser notre douce "mélodie". Il faudra ruser... faire des tours, monter sur le trottoir, en descendre, monter sur l'autre trottoir et en descendre... empêcher Lina de sonner au n°12 d'une vieille maison... ne pas attendre, mais "accompagner" l'attente.Alors, quand, 20 minutes plus tard, les sabots reprennent la marche, j'espère que nous atteindrons la carrière sans "pause".
Nous entrons dans la grande carrière, partons au trot, puis franchissons un pont minuscule et là, le défilé terminé haut la main, les chevaux éparpillés, je propose à Lina de mener la danse... du trot, et rien que du trot rapide, léger, tonique. Pascal tente de nous retenir et je l'encourage à poursuivre, à emprunter un chemin boisé où, maintenant nous sommes seuls...et nous poursuivons encore... crinières au vent.Jusqu'à ce moment FATIDIQUE : descendre de selle.
Ce qui suit ne peut être raconté... deux barres de fer descendent du cheval et manquent de tomber à terre.
Marcher ?
Non, je ne marche pas, je tente d'avancer une jambe, puis l'autre... raide, tellement raide !
Et ainsi, toute la journée je livre un combat avec ces deux membres rigides...Un malin observateur, membre de l'association, vient à ma rencontre, inspecte ma marche et me dit, avec le plus de sérieux et de bienveillance possible : Ah oui, tu claudiques quand même !
Mais non ! je ne claudique plus depuis longtemps, et d'ailleurs, si je boitais, ce serait du pied gauche, là, c'est mon corps tout entier qui sombre et qui tangue, telles des secondes affolées !
Et dire qu'avec un tel tangage, certains pourraient déguster une bouteille de Champagne sans que nul ne s'en aperçoive !
